Les Aventuriers en Creuse : vive la ruralité !

C’est donc ici, au milieu d’un parking de zone d’activité que commence notre aventure. Nantes Métropole, autour de moi des magasins se réveillent, les voitures se croisent, des salariés entretiennent l’espace vert. Je crois que nous pourrions nous arrêter ici et partir à la rencontre des élus et des habitants de ce quartier pour comprendre pourquoi aménager de cette façon l’espace ? L’aménagement du territoire et ses notions me posent question, ce qui nous anime c’est peut-être de faire un pas de côté pour voir si on pourrait faire mieux, mais comment ? Aller dans le centre de Nantes voir comment la ville et la vie citoyenne a créé des espaces et des services nouveaux ?

Non, faisons un autre pas de côté, allons à la rencontre de territoires, allons…

En CREUSE !

 

Premier arrêt – GUERET – La quincaillerie – Tiers Lieu d’Assemblage local

Portée par la Communauté d’Agglomération du Grand Guéret, la Quincaillerie, installée au 6 rue Maurice Rollinat à Guéret, se veut être un Tiers-Lieu centralisateur. Composée d’un FabLab1 (chapeauté par l’association 23D), un espace de co-working2, des médias citoyens participatifs (les associations Radio Pays de Guéret et « Les Idiopathes »), d’un espace d’initiation et de formation aux usages des outils informatiques, d’un espace de convivialité…, elle offre variété d’animations culturelles par le biais de conférences, d’expositions, de concerts…

L’arrivée à la quincaillerie frappe par son absence de design, ici « le fil conducteur » est ailleurs. Ici innover « c’est faire du neuf avec du vieux », c’est « prototyper », c’est « assembler ».

 

Assembler des fils

Un espace où « l’usage numérique » est partout comme une invitation à agir avec des espaces de bricolage « bidouille » où on invite à mettre les mains sur des cartes mères et découvrir des systèmes d’exploitation libres.

Des ateliers collectifs autour des usages de l’ordinateur et du web se mélangent, un espace coworking, des outils médias à disposition ( web et radio), des ordinateurs connectés à disposition qui côtoient des imprimantes 3D.

Le sentiment global en échangeant avec les 3 salariés de la quincaillerie c’est que le numérique est ici un usage accessible comme un autre au service des idées de chaque personne passant la porte.

Les trois salariés comme catalyseur de bonnes énergies sont les pièces maitresses avec une passion non cachée pour le numérique qui n’est plus pour eux une « nouvelle technologie ». Ils restent d’ailleurs accessibles à tous même pendant notre entretien pour résoudre les problèmes de portables ou de chargeur d’une maman passant par là.

Assembler des gens

Passer la porte de la quincaillerie c’est tout de suite être accueilli par « la conciergerie », au-delà du numérique les 3 salariés mettent au centre du lieu : l’accueil et la convivialité. Ils mettent chacun à l’œuvre la mise en relation des compétences, des ressources et des volontés de chacun…

L’absence de design, la récupération et le recyclage des objets est le mot d’ordre avec des espaces conviviaux avec canapés récupérés répartis dans l’ensemble du Lieu. C’est ainsi qu’en une après-midi, nous avons pu rencontrer des migrants, deux consultants en télé travail, une association en réunion autour d’une monnaie locale, une autre pour un partage de graines, des jeunes, des moins jeunes, des actifs, des retraités, des habitants… Le design de services était loin et pourtant, nous sommes ressortis avec la conviction que ce lieu public était innovant.

Et Demain ?

Le lieu a fait ses preuves. A venir la construction d’un bâtiment dédié de 1000 m2.

Les grands points clés du projet

Taille de l’équipe : 3 salariés

Inspirations, influences, approches méthodo : Economie sociale et solidaire, cooperative des Tiers Lieux, les Low tech

Budget/financements : Grand guéret agglomération et fonds européens pour les salariés et 20 000€ de budget dédié au fonctionnement. Sur le volet investissement, des aides extérieures de la fondation orange. Modèle 50% de subvention/50% de prestations

Pour aller plus loin : https://coop.tierslieux.net/

 

Deuxième arrêt – Faux-la-Montagne (Sud Creuse – Plateau de Millevaches) le 27.10.2017

Rencontre avec le projet de L’Arban: réunir les énergies autour de l’aménagement et du développement du plateau de Millevaches

« Oui, bien sûr, on peut se rencontrer… Mais vous savez un peu ce que l’on fait ? ». Bonne question Stéphane, très bonne question. Non, on ne sait pas très bien en vérité, mais le fait est qu’en préparant notre aventure aux confins de la Creuse, le projet de l’Arban nous a semblé très intéressant.

 

L’Arban – terme qui, en limousin, désigne « un travail collectif de village, un système d’entraide au service du bien commun » – «  est un « atelier permanent d’urbanisme rural et d’éco-habitat » basé à Faux-la-Montagne, sur le plateau de Millevaches.

 

Cette Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) a été créée en 2010, pour travailler sur les enjeux d’aménagement forts rencontrés par le plateau, comme l’accueil de nouveaux arrivants et la construction d’un habitat de qualité, le maintien et le développement de services et de lieux de convivialité ; le tout sur un territoire subissant une forme d’isolement, accentué par la tendance à la concentration des activités autour des grands pôles urbains.

 

Il est vrai qu’avec ses 18 habitants au km2, soit une densité près de 10 fois inférieure à la moyenne nationale, le plateau peut avoir des faux airs de grand-nord canadien, surtout par une froide matinée d’automne… Créer des lieux d’habitat de haut niveau est donc un enjeu clé, à la fois pour freiner l’exode rural et pour accueillir les nouvelles populations qui, bien souvent, souffrent d’une inadaptation de l’offre (logements vétustes, peu lumineux) à leurs besoins.

 

 

Partant également du constat que l’on a souvent plus d’idées à plusieurs, le modèle de SCIC a été retenue pour réunir les acteurs locaux (habitants, collectivités, entreprises, associations…) autour du projet. Cette structure permet de réfléchir collectivement aux choix d’aménagement du territoire, avec comme préoccupations fortes la revitalisation des centres-bourgs et la qualité de l’habitat.

 

En suivant ses principes et sa volonté de faire discuter et faire participer, L’Arban « avance sur ses deux jambes » : l’urbanisme, avec des missions apparentées à de l’AMO pour les collectivités sur des projets stratégiques, et l’habitat, avec des missions d’opérateurs pour la construction de logements écologiques.

 

Très bien, ça a l’air intéressant, mais comment ça fonctionne ? Cela passe par un travail important et nécessaire de concertation, entre sociétaires, au sein des instances d’animation de la SCIC. Mais aussi avec les premiers concernés : les institutions, les habitants des bourgs, les nouveaux arrivants, à qui l’on propose de participer à la construction de leur futur logement, comme dans l’éco-quartier du Four à Pain, à Faux.

 

Eco HameauLogement passerelle de Faux la Montagne

 

Cela peut prendre la forme de débats, d’ateliers participatifs où l’on s’informe et se forme, de temps conviviaux, pour réaliser les diagnostics et établir les feuilles de route, comme dans le cas de la revitalisation du bourg de Gentioux. Si la méthode est assez classique, ce qui l’est moins c’est le niveau et la qualité de participation élevés des habitants : chacun a son mot dire, et tout le monde mettra la main à la pâte.

 

Et du coup, ça marche ? Oui, et c’est ce qui est stimulant, avec de beaux projets qui aboutissent et qui mettent du sens dans les choix de vie du quotidien, mais cela demande un fort engagement, notamment de Stéphane Grasser, directeur général de la SCIC, et de ses collègues.

 

Le modèle économique reste précaire car il est très difficile de stabiliser une activité qui dépend en grande partie de financements publics et de prestations, sur un territoire qui regroupe des communes qui font partie des plus pauvres de France. A cela s’ajoute le fait que c’est toujours un défi de convaincre de la pertinence des méthodes, notamment auprès d’institutions qui ne voient pas toujours comment faire cohabiter ces démarches avec leur approche, plus classique, de développement. L’Arban peut toutefois s’appuyer un réseau de partenaires engagés sur le projet, qui perçoivent la force de cette approche, dans sa façon de repenser l’action publique. Mais là où ses créateurs y voyaient un projet à stabiliser sur 6 ou 7 ans, ils se disent aujourd’hui qu’il est à conduire sur 20 ans.

 

Dans ce contexte, quelle place donne-t-on à l’innovation ? Cela dépend de l’intention que l’on y met en l’invoquant. D’un côté c’est une notion qui peut fragiliser les projets, dans la mesure où elle incite à inventer de nouvelles façons de faire en permanence, là où il est déjà difficile de stabiliser ce qui existe. Elle rend difficile de se projeter sur un temps long.

 

Mais on peut aussi se la réapproprier : « Les territoires ruraux donnent souvent l’impression d’une certaine permanence et de peu d’évolutions. Mais c’est complètement faux, parce que ce sont des territoires d’innovations, où l’on invente les façons de vivre de demain. Tout simplement parce qu’il s’agit de territoires d’interconnaissance, de relations humaines, où l’on a d’entrée de jeu une vision globale des choses ». En quittant Stéphane et en arpentant les rues de Faux, on n’est pas loin de partager son avis…

 

Détour par la Mairie de Faux-la-Montagne : faire avec peu mais en s’y mettant à beaucoup !

Du côté de « Madame la Maire », que l’on retrouve une rue et une escale à l’ « épicerie-charcuterie-boulangerie » plus loin, et dont on apprendra au fil de la discussion qu’elle s’appelle Catherine, c’est un peu le même son de cloche.

 

Oui, avant de parler d’innovation, ce serait bien de parler d’équipements. Cela demande beaucoup d’énergie-s, ne serait-ce que pour installer une connexion à internet correcte, ou faire venir les services qui accompagnent l’activité. Pourtant, parmi ses 412 habitants, Faux-la-Montagne accueille un bureau d’étude, une boîte qui réalise des documentaires audio, plusieurs entreprises, les sièges d’un journal et de la plus ancienne télé locale de France (TéléMillevaches), des associations et des travailleurs indépendants (liste non exhaustive…). On est donc loin de l’image du petit village qui se viderait de ses habitants en se repliant peu à peu sur lui-même.

 

Malgré cela, il ne va pas de soi d’obtenir les infrastructures qui correspondraient à ce dynamisme, notamment en raison de l’ingénierie que demandent les dossiers, d’une certaine lourdeur des processus pour accéder à des financements qui ne tombent pas toujours, loin s’en faut. Ce que l’on se représente assez bien quand on sait que la mairie de Faux est dotée d’un effectif pléthorique (hors agents des services techniques, école, cantine…) de… une employée.

 

 

Alors, plutôt que parler d’innovation, Madame la Maire et ses partenaires travaillent sur ce qui permet de la rencontre et la convivialité pour avancer avec le plus de personnes possibles sur les projets de la commune. « Tous les matins, il faudrait changer ?la permanence et l’inscription dans le temps est primordiale ».

 

Ainsi, il y a 2 ans, lorsqu’après avoir réduit petit à petit les horaires du bureau de Faux, la Poste a voulu le fermer, ils se sont organisés pour proposer un autre projet. D’accord la fréquentation du bureau ne nécessitait peut-être pas une ouverture non-stop de 8h00 à 22h00, mais il s’agissait d’un véritable lieu de socialisation, en plein cœur du village. D’ ailleurs, d’autres services avaient besoin de locaux pour se développer. Il a donc été décidé de mettre en place un espace qui propose dans le même temps une agence postale, un accès à internet, une bibliothèque et une agence de tourisme. Le tout en négociant avec la Poste le co-financement de 2 postes salariés. Aujourd’hui, grâce à cette offre et par l’animation qu’elle génère, cette agence postale est l’une de celles qui fonctionnent le mieux du secteur. (1ère agence postale de la Creuse en chiffre d’affaire)

 

Projet différent mais même inventivité : après les élections municipales de 2014, de vieilles oppositions entre « locaux » et « nouveaux arrivants » sont revenus sur le devant de la scène dans plusieurs communes du plateau. Pour éviter que ce climat délétère ne s’installe à Faux, le conseil municipal, en partenariat avec le Constance Social Club – autre acteur majeur de la vie locale, que nous n’avons pas eu le temps de rencontrer – a proposé aux habitants de participer au projet « Portraits ». Ce recueil de portraits dessinés et de témoignages de plus de 60 habitants sur leur histoire et leur attachement au territoire est devenu une exposition, qui permet à chacun d’être reconnu et de comprendre les histoires de vie des autres.

 

D’autres exemples illustrent la dimension collective du projet développé à Faux. Régulièrement des « assemblées des habitants » sont convoquées pour débattre, en plus du conseil municipal, des sujets de la vie du village. Au cours de l’été 2017 une assemblée a par exemple décidé le rachat municipal de la station-service du village qui était proche de la fermeture. Dans le même temps, entre 30 et 40 personnes assistent au conseil municipal tous les mois, chiffre qui ferait pâlir d’envie bon nombre de communes beaucoup plus peuplées…

 

Et quand on demande à « Madame la Maire » comment arrivent à s’entendre les différentes parties prenantes à ces projets (mairie, associations, habitants, entrepreneurs…), et comment elle se positionne dans cet ensemble en tant que Maire, cela semble couler de source : «On est tous en phase avec l’envie de partager des visions du territoire. On était tous militants, associatifs, avant d’être élus. Donc on se fait confiance, il n’y en pas un qui veut prendre la place de l’autre car on sait qu’on se complète ». Et là encore, après avoir finalement cassé la croûte à la table de Catherine et sa quinzaine d’« amis-partenaires », on n’est pas loin de se dire que ça tombe sous le sens !

 

Cartes d’identité

L’ARBAN
Date de naissance 2010 (par trasnformation de l’Association pour la Promotion de l’Eco-Habitat sur le Plateau de Millevaches (APEHPM) et à l’issue d’un travail de préfiguration de 2 ans.
Taille 3 salariés (direction, concertation, habitat, administration financière) et 150 sociétaires
Inspirations Participation, éco-constuction, coopération
Budget Participation économique des sociétaires : institutions, entreprises, particuliers…

Prestations

Actu Eco quartier du Four à Pain (Faux la Montagne), portage immobilier de la Rénouée (lieu associatif, économique et culturel à Gentioux)

 

Mairie de Faux-la-Montagne
Date de naissance Au moins 1090 (date de la bénédiction du cimetière)

Catherine Moulin, est maire depuis 2008.

Taille 412 habitants

9 conseillers municipaux

1 secrétaire de mairie

10 agents municipaux (cantine, école, camping, gîte…)

Inspirations Développement local, coopération, participation, préservation de l’histoire et préparation du futur
Budget
Actu Eco quartier du Four à Pain, Transformation de l’ancienne poste en local collectif, réouverture de la station-service, rénovation de l’Eglise…

 

Liens pour aller + loin

http://www.l-arban.fr/

http://fauxlamontagne.fr/histoire-du-village/

http://fauxlamontagne.fr/articles-presse/

http://fauxlamontagne.fr/videos-reportages/

 

 

 

 

 

 

 

Quelques mots en guise de conclusion

 

Petite conclusion, qui vaut ce qu’elle vaut, mais qui nous interpelle, au moment de clore (momentanément !) cette aventure.

Cela a été peu évoqué dans ce récit mais la question des échelles de travail est souvent revenue dans nos discussions, avec toujours en toile de fond cette interrogation : comment trouver les échelles d’intervention et les formes de débat adaptées en fonction des sujets que l’on veut aborder ? Le territoire que nous avons exploré se situe au cœur de ce questionnement.

De prime abord il souffre d’une certaine forme d’isolement, à la fois géographique et politique. Plusieurs situations décrites dans cet article l’ont montré. Mais les acteurs que nous avons rencontrés s’affranchissent de cette faiblesse apparente, pour construire, petit à petit, des projets qui correspondent au territoire. En intégrant toutes les limites et toute la liberté induites par cette situation, toujours en travaillant sur le sens de ces projets, et sur l’implication du plus grand nombre dans leur réalisation.

Les personnes que nous avons rencontrées, quelles que soient les places qu’elles occupent, portent ces questions de sens et plaisir que l’on met dans ce que l’on fait, en s’employant à construire une vision collective, humaine, de ce qui constitue le territoire et de la façon dont on veut le faire vivre.

Il se pourrait donc bien que, sans savoir précisément ce que nous recherchions au départ, nous ayons fini par la trouver, cette fameuse innovation. Dans une définition sans doute plus dépouillée et moins sexy que les termes que l’on peut régulièrement entendre sur le sujet, mais qui nous semble emprunter les mêmes chemins que ceux suivis par bon nombre d’« aventuriers de l’innovation publique du quotidien».

Nina & Grégoire